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L’habituation du loup entant que question embarassante pour sa conservation

mardi 6 janvier 2009, par leruth philippe

Réflexion concernant l’éthique biologique sur le sujet "habituation et protection des loups" : par Diane K. Boyd, Corvallis, Montana

Historiquement, la crainte principale du loup (canis lupus) qui résultait de la prédation sur les animaux domestiques et de possibles incidents envers des personnes, a conduit à une chasse (avec prime) généralisée dans tout l’ouest des USA de la fin du 19ème jusqu’au début du 20ème siècle, et a débouché sur la complète éradication des loups d’Amérique du Nord de leur aire de répartition historique.

Cependant, au milieu du 20ème siècle, le regard porté sur le loup a changé. Aux USA, les loups ont bénéficié d’une protection fédérale grâce à la loi de 1973 qui lui donnait le statut "d’espèce en danger " ("endangered speces act"). De part la combinaison de divers éléments, tels que l’augmentation de l’intérêt du public, des dispersions naturelles, de réintroductions menées à bien, ces prédateurs, si controversés, ont cru en nombre et réintégré certaines de leurs anciennes zones de répartition originelle.

Le rétablissement des loups a été considéré comme un des efforts de restauration les plus réussis de la fin du siècle dernier. Les loups ont donc fait un retour stupéfiant dans le Montana, l’Idaho, le Minnesota, le Wisconsin et le Michigan. De plus, les populations de loups sont aussi en expansion au Canada et dans plusieurs pays européens tels que la France, la Suisse, l’Italie, la Norvège et la Suède. Par contre, nous n’avions pas anticipé une problématique surprenante à cet état de fait, qui est, que les loups ont prouvé, qu’ils étaient plus adaptables, que ce que l’on ne le pensait au préalable, et maintenant ils parviennent souvent à vivre à proximité des humains. Cette expansion continue des populations humaines, dans les zones non urbaines, a eu pour résultante une augmentation des conflits loups-humains. Les espèces de la faune sauvage habituées aux activités humaines et aux humains eux-même ont fait que les rencontres sont devenues plus fréquentes. Ceci explique que les ressources visant à leur réintroduction sont maintenant souvent réinvesties dans des actions de gestion et de contrôle des loups.

Le 26 avril 2000, un loup bien portant a attaqué un enfant de 6 ans à Ice Bay, Alaska. Le loup a été tué et le garçon a du subir une intervention requérant quelques points de suture et a complètement récupéré de ses blessures. Cet incident d’Alaska fut si inattendu, qu’il fut rapporté par les journaux à travers tous les États Unis. Chaque année, quelques personnes sont blessées, parfois mortellement, par des coyotes, des ours noirs, des grizzly, des pumas, des cerfs, des élans. Alors que les loups tuent souvent de grandes proies, les attaques à l’encontre d’humains sont très rares. Par contre, la fréquence de ces rencontres en Amérique du Nord a augmenté au cours de ces trois dernières décennies. Les personnes prônant la protection du loup sont concernées car une augmentation de ces rencontres peut avoir comme résultat des interactions pouvant porter préjudice à des humains, et à la réapparition d’une "peur du loup" accrue et exagérée, avec en finalité une augmentation de loups éliminés. Ici j’examine les causes de ces incidents et discute des effets conflictuels en rapport avec les efforts de préservation.

Le loup a évolué pour devenir un "grand prédateur" ce qui lui permet d’augmenter ses chances de survie par l’exploitation opportuniste de ressources, incluant celles trouvées dans de nouveau cadre de vie et en s’appropriant les prises faites par d’autres prédateurs. A l’heure actuelle, les loups d’Amérique du nord ne sont pas effrayés par les humains et régulièrement investissent leur lieu d’activité et leurs camps au point de devenir une nuisance (Hampton 1997). Plusieurs "broussards", tels que Lewis et Clark ont rapporté des cas de loups parfaitement visibles et ne montrant aucun signe de crainte (DeVoto 1981). La plupart du temps, le loup était décrit comme audacieux et exécrable, il était par contre rarement décrit comme une menace potentielle envers l’humain.

Lorsque les campagnes d’éradication du loup commencèrent à la fin du 19ème siècle, les loups curieux disparurent, ceux accessibles furent empoisonnés et quelques loups craintifs survécurent dans quelques régions. En 1940, l’intensive éradication avait réduit l’aire de distribution du loup au USA de près de 98%, ne restant aux loups que quelques zones la ou il y avait absence de conflit entre humains et loups. La complète éradication du loup approchait de son but ultime, les derniers survivants étant très discrets et "invisibles" (Young 1970)

Au début des années 70, la forte haine anti-loup fut modérée par la prise de conscience écologique et contre balancée par l’émergence d’une idéalisation allant parfois jusqu’à l’adoration pro-loup. La phrase " il n’y a aucun cas documenté de loup sain ayant attaqué un humain en Amérique du nord " devint le mantra d’individus essayant de créer une image plus positive du loup. Ces programmes d’éducation contribuèrent grandement à faire changer l’attitude du public et à renforcer les efforts de protection du loup. Les hybrides chien-loup et les loups apprivoisés devinrent populaires, et les gens commencèrent à idolâtrer le loup pour sa "sauvagerie", son ingéniosité, ses relations amicales envers l’humain. Au final, le loup "invisible" des aires de distribution, d’où il fut éradiqué, a donné naissance à une vision transfigurée dans la mémoire collective moderne représentant un "loup normal". Mais est ce que ces visions du loups sont plus une fiction de notre imagination sélective qu’une représentation fidèle de toute la complexité écologique de ce carnivore ? Allons nous desservir le loup en créant des extrapolations irréelles telles que le loup est un animal sans danger séjournant uniquement dans des zones sauvages ? Pour répondre à ces questions, nous avons besoin de comprendre les loups et les moyens de sauvegarde de manière plus approfondie et largement plus détaillée.

L’histoire de la protection du loup est remarquable mais pas surprenante. Historiquement les loups avaient la plus vaste distribution géographique que n’importe quelles autres espèces de mammifères terrestres, à l’exception des humains, et occupaient la plupart des biotopes. Ils requièrent seulement deux composants du biotope pour pouvoir y vivre : (1) un approvisionnement suffisant constant tout au long de l’année d’ongulés, et (2) ne pas être soumis à un trop important harcellement de la part des humains. Les loups chassent obligatoirement en mode coopératif, ce qui requiert un travail d’équipe efficace et un haut niveau de sociabilité structurée par une hiérarchie au sein de la meute. Chaque meute étant composée d’individus ayant un large panel de réactions permettant d’accomplir leurs différents rôles au sein de la meute, l’éventail allant du fuyant soumis à l’intrépide dominant. Les loups ont une importante plasticité autant au niveau réactionnel, morphologique que génétique (Boyd et al. 2001) qui leur permet cette adaptabilité à vivre dans des environnements diversifiés. Cette variabilité, en combinaison avec un haut taux de fécondité, a permis dans un laps de temps relativement court d’augmenter de manière significative leur population.

Cette sociabilité et cette plasticité du loup a permis sa domestication il y a au moins 14000 ans (Morey 1994) et peut être même il y a 135000 ans (Vila et al 1997,1999). Les chiens sont le résultat phénotypique de cette forte variabilité produite par la sélection artificielle faite aux loups par les humains. La hardiesse de certains loups dans la nature ont du faciliter l’apprivoisement par des humains et éventuellement un partenariat lors de chasse, de lien de camaraderie, d’éboueur des campements humains. Alors, est ce si surprenant que des complications apparaissent, lorsque des loups coexistent avec des humains ?

L’expansion de l’aire de répartition a causé une augmentation de rencontres entre loups et humains et généré une inquiétude pour ceux, qui en font la conservation et la gestion. Seulement deux rapports de rencontre loups-humains ayant eu pour résultat des blessures ont été publiés dans la littérature scientifique entre 1900 et 1985 (Peterson 1947 ; Jenness 1985). Par contre depuis 1985, plusieurs attaques apparemment délibérées de loups ayant pour résultat des blessures ont été répertoriées en Alaska (Ice Bay voir ci-dessus, Vargas Island (Colombie Britanique), Algonquin Park (Ontario, 5 attaques différentes), et en Inde. Les attaques en Inde furent les plus dramatiques et graves : à Uttar Pradesh sur une période de deux ans (1996-1997), un ou des loups ont tué ou blessé 74 personnes, des enfants de moins de 10 ans pour la plupart (Mech 1998). Cela ressemble à la Une d’un journal à sensation, ce n’est pas le cas, car ces attaques sont confirmées par des documents officiels émanant des autorités. Plusieurs facteurs doivent cependant être pris en compte, tels que le manque de proies sauvages à disposition, les troupeaux domestiques, qui sont bien protégés, et beaucoup de jeunes enfants jouant au voisinage des loups.

Le facteur commun de presque toutes ces attaques de loups rapportées est que les loups étaient devenus incroyablement intrépides vis-à-vis des humains (peut être du à une pénurie de nourriture ou peut être une nouvelle stratégie d’exploitation des ressources apportées par les humains dans ces zones retirées). Les loups d’Amérique du nord, impliqués dans les récentes attaques, avaient été vus régulièrement, soit volant des effets personnels, mordant les pneus, explorant les zones de campements et quelques fois obtenant de la nourriture - réactions pratiquement identiques à celles faites par les "broussards". Les loups de l’Algonquin et de Vargas présentaient des réactions de franche hardiesse, cela déjà des semaines ou des mois avant que l’attaque arrive. Par conséquent, ces blessures auraient probablement été évitées, si l’humain avait considéré le loup en tant que prédateur de la faune sauvage plutôt que de vouloir ne le regarder que comme un visiteur porteur de sensation palpitante.

L’objectif de cet essai n’est pas de relancer une peur du loup, mais bien de rendre compte d’une problématique bien réelle et grandissante, qui concerne les loups (ainsi que beaucoup d’autres espèces) - Comment peuvent coexister humains et loups dans un environnement de plus en plus colonisé par l’humain ? Le challenge des personnes concernées par cette conservation et cette gestion est à présent d’éviter de relancer une "peur du loup" populaire, tout en donnant une image réaliste des réactions lupines dans l’espoir de réduire les conflits entre humains et loups et subséquemment une mortalité lupine.

Alors que le loup s’adapte rapidement à des changement dynamiques, cette adaptabilité n’est pas vraie chez l’humain, qui domine les zones de recolonisation. Les loups ont trouvé de nouvelles ressources de nourriture de lamas et de chèvres naines dans les petits ranchs, qui ont une superficie de deux à dix hectares dans l’ouest de USA. Les chiens de bergers de types pyrénéens et anatoliens, qui gardent ces troupeaux, sont tués par les loups territoriaux. Les animaux familiers ont été surpris et capturés par des loups aux portes des propriétés, et incroyablement, les loups passent inaperçu pour les gens visitant les parcs nationaux. L’habitant de la faune sauvage s’adapte assez bien aux zones occupées par l’humain. Le paradoxe est, que nous avons géré la sauvegarde du loup avec un tel succès, que les situations de conflit arrivent de plus en plus fréquemment et nous devons anticiper le possible effet boomerang pour éviter un glissement vers un retour à une ferveur anti-loup. De nouveaux efforts d’éducation du public à propos de la nature du loup, en insistant particulièrement sur les différences, qu’il y a avec le chien domestique semblent être efficaces. La population doit être mise en garde et assurée que les pratiques (respect, application, utilisation) des mesures raisonnables de précaution sont le seul moyen efficace de prévenir les conflits avec les loups.

Désormais, le maintien de l’équilibre entre humains et expansion lupine sera le véritable challenge pour une conservation significative.l


(texte original) ref "principles of conservation biology"" third edition - (site internet www.sinauer.com)

(Case Study) Wolf Habituation as a Conservation Conundrum

By Diane K. Boyd, Corvallis, Montana
(traduction : leruth philippe et son équipe)

Voir en ligne : Ref "principles of conservation biology"" third edition

P.-S.

Boyd, D. K., S. H. Forbes, D. H. Pletscher, and F. W. Allendorf. 2001. Identification of Rocky Mountain gray wolves. Wildlife Soc. B. 29:78–85.

DeVoto, B. 1981. The Journals of Lewis and Clark. Houghton Mifflin, Company, Boston, MA.

Hampton, B. 1997. The Great American Wolf. Henry Holt and Company, Inc., New York, NY.

Jenness, S. E. 1985. Arctic wolf attacks scientist—a unique Canadian incident. Arctic 38(2):129–132.

Mech, L. D. 1998. Who’s afraid of the big bad wolf ? revisited. International Wolf Magazine, Spring 1998:9–11.

Morey, D. E. 1994. The early evolution of the domestic dog. Am. Sci. 82:336–347.

Peterson, R. L. 1947. A record of a timber wolf attacking a man. J. Mammal. 28:294–295.

Vila, C. P., P. Savolainen, J. E. Maldonado, I. R. Amorim, J. E. Rice, R. L. Honeycutt, K. A. Crandall, J. Lunderberg, and R. K. Wayne. 1997. Multiple and ancient origins of the domestic dog. Science 276:1687–1689.

Vila, C. P., J. E. Maldonado, and R. K. Wayne. 1999. Phylogenetic relationships, evolution, and genetic diversity of the domestic dog. J. Hered. 90:71–77.

Young, S P. 1970. The Last of the Loners. The Macmillan Company, New York, NY.

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