Accueil > Canis lupus : le loup > Des loups et des hommes > Jessica, éthologue, sa passion : le loup

Jessica, éthologue, sa passion : le loup

A travers le loup, on peut tenter de mieux comprendre comment l’homme voit l’animal et ainsi mieux saisir les relations entre animal et homme.

mercredi 3 mai 2006, par Eric

Jessica Manichon, 26 ans éthologue en parc animalier répond à mes questions sur son métier et sa passion.

Jessica, peux tu nous en dire plus sur l’éthologie ?

Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, l’éthologie ce n’est pas :

  • regarder les animaux et interpréter ce que l’on voit ;
  • murmurer à l’oreille des chevaux... dresser un cheval par des méthodes dites douces ;
  • et danser avec les loups... non plus !

L’éthologie est la science qui étudie les comportements des animaux (homme compris).
Le comportement animal est une fenêtre ouverte sur la psychologie de l’animal, sur ce que l’animal a dans la tête. L’éthologie peut nous aider à évaluer et améliorer le bien-être des animaux captifs, à mieux comprendre des structures sociales, à définir les besoins en espace d’une population sauvage ou encore « à trouver la place d’un produit dans un magasin pour le vendre le plus efficacement possible (en fonction du comportement des clients) » ! C’est une science très vaste qui s’allie souvent à d’autres domaines : la psychologie, l’écologie, la physiologie...

Loups blancs, photo J. Lavergne

Pour éviter la subjectivité, l’interprétation trop rapide, l’éthologie se fonde sur un protocole rigoureux d’observations.

Etape 1 : mise en place d’un protocole d’observation. Il existe plusieurs méthodes d’observation selon les problématiques qui se posent.

Etape 2 : on passe ensuite à la récolte des données : observations des comportements sur le terrain en suivant le protocole mis en place. Les données collectées sont entrées en ordinateur.

Etape 3 : analyse statistique des données (donc pas mal de travail sur l’ordinateur, avec logiciels statistiques etc.) et mise en avant des résultats (tableaux, histogrammes et autres graphiques)

Enfin : discussion des résultats, conclusions, solutions proposées.

Beaucoup de jeunes s’interrogent sur la formation à suivre pour devenir éthologue, quel a été ton cursus ?

Université de biologie en terminant par le DESS d’éthologie appliquée de Paris XIII (nouvellement nommé « Master 2 Pro Étho »). Cela amène à 5 ans d’études après le bac.
D’autres possibilités : intégrer un DEA en biologie du comportement (Master 2 Recherche) et poursuivre par une thèse (3 ou 4 ans de recherche sur un sujet). Ces 8 années d’études après bac permettent d’atteindre de grade de « Docteur en éthologie ».
Voici quelques universités travaillant en éthologie : Paris XIII, Paris VI, Rennes, Tours, Strasbourg.

Un très long cursus donc, y a-t-il beaucoup de débouchés ?

Les débouchés sont peu nombreux. L’éthologie n’est ni connue ni reconnue. Le terme est à la mode mais on sait rarement ce qu’il veut vraiment dire. Il est très rare de trouver un emploi où on ne fera que de l’éthologie. La plupart du temps, d’autres travaux nous sont demandés et l’éthologie n’est qu’une partie du travail quotidien. J’ai plutôt été chanceuse pour ma part mais il est vrai que nombreux sont les diplômés d’éthologie qui se reconvertissent par manque d’offres d’emploi.

Pour toi, quelle est la principale qualité qu’un éthologue doit avoir ?

Un grand sens de l’observation, de la patience et beaucoup de rigueur dans le travail.

Aujourd’hui, tu travailles pour le parc animalier Ste Croix de Rhodes en Moselle, quelles sont tes principales activités ?

Outre l’éthologie (qui n’occupe qu’une petite partie de mes activités) je m’occupe surtout de la signalétique du parc (panneaux pédagogiques), des expositions à créer, et des animations, à créer et à encadrer, pour les enfants et le public familial. (Pour tout cela, je ne suis pas seule : nous sommes 3 à travailler au service pédagogique).

En éthologie, les problématiques tournent autour de l’étude du bien-être animal et de l’amélioration des conditions de captivité, mais aussi des structures sociales des meutes de loups, des affinités liant les individus les uns aux autres en vue de faciliter la gestion des meutes (qui tient compte des « individus » et pas seulement du « groupe ») et leur utilisation pédagogique (les meutes présentent-elles des comportements naturels ? Quelle est la meute la moins dérangée par la présence de visiteurs ?)

Loups blancs (parc Ste Croix)

Je sais aussi que tu animes, avec enthousiasme, les soirées L’Appel Nocturne du Loup. D’où te viens cette passion pour CANIS LUPUS ?

C’est peut-être parce que c’est la première espèce que j’ai pu observer et étudier ! J’ai effectué mon premier stage en éthologie ici même, à Ste Croix il y a 5 ans, sur les comportements des loups. J’étais encadrée par Anne Frézard qui est une spécialiste du loup et qui m’a certainement transmis le virus ! Et puis j’ai également rencontré Robert Igel, grand passionné du loup lui aussi ! Ces deux personnes y sont pour beaucoup dans ce que je fais maintenant... je ne les remercierai jamais assez !
Par ailleurs, j’apprécie énormément les discussions que l’on partage avec les visiteurs autour de l’animal. Le loup représente tellement de symboles différents selon les personnes. A travers le loup, on peut tenter de mieux comprendre comment l’homme voit l’animal et ainsi mieux saisir les relations entre animal et homme. Là, on part en psychologie humaine... ce qui est aussi très intéressant !

Le parc a collaboré à plusieurs programmes en faveur du loup (LIFE LOUP par exemple), y a-t-ils d’autres projets scientifiques ou pédagogiques prévu ?

Trois jeunes loups d’Europe sont arrivés mi février afin de constituer une nouvelle meute. Encore trop jeunes pour se reproduire, ils font pour le moment connaissance. S’ils s’entendent bien, deux des trois loups feront peut-être de jolis louveteaux l’an prochain ou dans deux ans ! Affaire à suivre... En ce moment même, une étudiante en éthologie observe leurs comportements afin d’évaluer l’évolution des affinités entre ces jeunes individus et leur adaptation à leur nouvel enclos.
Côté pédagogie, à Ste Croix cette année, le mois de mai s’intitule : « Le loup et l’agneau » : les dimanches et jours fériés de mai seront consacrés à des spectacles des animations autour de ces deux animaux. En prévision : présentation des meutes de loups, des relations entre loup et mouton mais aussi tonte de moutons, démonstration de chiens de berger et discussions concernant le retour du loup en France.
Nous avons également un projet d’exposition sur le loup. On espère pour voir collaborer avec LOUP.ORG sur cette expo, unir nos connaissances pour mettre en place une véritable exposition pédagogique originale.
Loup d'Europe (parc Ste Croix)

Le retour du loup en France créé de fortes polémiques, comment vois tu son avenir dans notre pays ?

Nous ne sommes malheureusement pas dans un pays s’intéressant beaucoup à l’environnement en général. Même si le terme « Développement Durable » est à la mode, la politique n’est pas orientée vers l’environnement et vers ce « développement durable ». Ce n’est pas en tirant 6 loups dans les Alpes que le nombre d’attaques sur les troupeaux va réellement et durablement changer.
Je ne suis pas spécialiste de politique ou d’économie, il est donc difficile de critiquer... mais disons que tout cela laisse l’impression que l’argent utilisé pour tenter de résoudre les problèmes liés au retour du loup est très mal géré. J’ai regardé « Envoyé Spécial » sur le retour de loup en France la semaine dernière. J’ai trouvé très intéressant d’assister à la rencontre entre un berger d’Italie et un berger français !
Je pense que son retour chez nous peut être tout à fait réalisable et tolérable par tous, si on y met tous du nôtre, mais il ne faut pas penser qu’avec les systèmes d’élevage actuels cela sera simple ! Il faut un gros travail du gouvernement pour se tourner réellement vers ce problème car les éleveurs ne s’en sortiront pas seuls et sans changement dans leurs méthodes d’élevage.
Souvenons nous que l’on participe tous, chacun de notre côté, à divulguer au grand public une image du loup réaliste : loin d’être un grand méchant loup mais loin d’être un ange aussi. Un prédateur (comme nous) qui ne comprendra pas, même si on lui explique longuement, que les gros garde-manger tout blancs et libres dans les montagnes, sont pour nous et pas pour lui ! Tous les dimanches, à Ste Croix, quand je commente le repas de la meute au public, je suis contente de pouvoir participer à la sensibilisation des visiteurs envers cet animal, que les gens puisse se faire une idée objective quant à son retour et ne pas croire aux histoires ou à tout ce que l’on voit à la télé.

Merci, Jessica de nous avoir consacré ces quelques minutes, j’ai encore une dernière question : Quel est ton livre de chevet ?

Je viens de terminer « Lestat le vampire » (décidemment, les longs crocs m’attirent !) et aimerais commencer un très vieux livre (j’ai vu le film il y a longtemps) : « Un homme parmi les loups » : un roman racontant l’histoire d’un des premiers chercheurs à partir sur le terrain étudier le loup et sa place dans l’environnement, seul en pleine nature au nord du Canada.

Loup d’Europe(parc Ste Croix)
Partager cet article :

Soutenir par un don