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Philosophie

Comment revoir, grâce aux loups, notre conception du partage ?

lundi 7 novembre 2016, par Baptiste Morizot

lls se rendent invisibles, mais ils sont bien là, ils rodent autour de nos maisons, dans nos forêts et dans nos montagnes... Mais les loups sont-ils les "grands méchants" que notre imagination a construite ? Ni éradication ni sacralisation, comment imaginer un autre récit avec eux ? Comment cohabiter avec eux, et plus largement, avec les vivants, avec la nature et ce qu’elle a de sauvage ? Et comment revoir, grâce à eux, notre conception du partage ?

Ecoutez l’interview du philosophe Baptiste Morizot :

Il s’agit avant tout d’un problème géopolitique : réagir au retour spontané du loup en France, et à sa dispersion dans une campagne que la déprise rurale rend presque à son passé de « Gaule chevelue ». Le retour du loup interroge notre capacité à coexister avec la biodiversité qui nous fonde – à inventer de nouvelles formes de diplomatie.

Notre sens de la propriété et des frontières relève d’un « sens du territoire » que nous avons en commun avec d’autres animaux. Et notre savoir-faire diplomatique s’enracine dans une compétence animale inscrite au plus profond de notre histoire évolutive.

Guidé par Charles Darwin, Konrad Lorenz, Aldo Leopold… et de nombreux autres « diplomates », Morizot propose ici un essai de philosophie animale.

Comme un incendie de prairie, ce livre traverse et féconde les grands sujets de la philosophie de l’écologie, de l’éthologie, jusqu’à l’éthique. Il esquisse un monde où nous vivrons « en bonne intelligence avec ce qui, en nous et hors de nous, ne veut pas être domestiqué ».

A lire : Les Diplomates, Cohabiter avec les loups sur une nouvelle carte du vivant

Texte associé

« Un hurlement surgi des profondeurs résonne entre les parois rocheuses, dévale la montagne et s’évanouit dans le noir. C’est un cri de douleur primitive, plein de défi, et plein de mépris pour toutes les adversités du monde. Chaque être vivant (et bien des morts aussi, peut-être) prête l’oreille à cet appel. (…) Pourtant, (…) seule la montagne a vécu assez longtemps pour écouter objectivement le hurlement du loup. Ceux qui sont incapables d’en déchiffrer le sens caché ne peuvent cependant en ignorer la présence, car on la sent partout, et elle suffit à distinguer un territoire à loups de n’importe quel autre territoire. Cette présence résonne dans la moelle de ceux qui entendent les loups dans la nuit, ou scrutent leurs traces pendant le jour. Même si on ne les entend pas, même si on ne les voit jamais, leur présence est sous-entendue par mille petits incidents : le hennissement nocturne d’un cheval de bât, un éboulis de pierres, un cerf qui s’enfuit en bondissant, la position des ombres sous les épicéas. Seul un irréductible novice peut ne pas sentir la présence ou l’absence des loups, ou le fait que les montagnes ont une opinion secrète à leur sujet. Ma propre conviction sur ce chapitre remonte au jour où j’ai vu mourir une louve. (…) En ce temps-là, nous n’avions jamais entendu parler de la possibilité de ne pas tuer un loup si l’occasion s’en présentait. (…) Quand nous eûmes vidé nos chargeurs, la vieille louve était à terre, et un louveteau se traînait vers le sanctuaire des éboulis. Nous atteignîmes la louve à temps pour voir une flamme verte s’éteindre dans ses yeux. Je compris alors, et pour toujours, qu’il y avait dans ces yeux-là quelque chose de neuf que j’ignorais – quelque chose que la montagne et elle étaient seules à connaître. J’étais jeune à l’époque, et toujours le doigt sur la gâchette ; pour moi, à partir du moment où moins de loups signifiait plus de cerfs, pas de loups signifierait à l’évidence paradis des chasseurs. Après avoir vu mourir la flamme verte, je sentis que la louve pas plus que la montagne ne partageaient ce point de vue. » [1]

Voir en ligne : Le livre "les diplomates"

Notes

[1Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables (1949), « Penser comme une montagne »

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